Un dirigeant qui détient les titres de sa société en direct paie en principe l'impôt sur la plus-value dès l'année de la cession : 12,8 % d'impôt et 18,6 % de prélèvements sociaux depuis 2026, soit 31,4 % au total. Sur une plus-value de plusieurs centaines de milliers d'euros, ça représente une somme considérable, réglée immédiatement, que vous ayez ou non un projet pour la suite. Le mécanisme qui permet de différer cet impôt, l'apport-cession de l'article 150-0 B ter du Code général des impôts, doit impérativement être mis en place avant de signer le moindre engagement de vente en votre nom personnel. C'est le point sur lequel j'insiste le plus quand un dirigeant m'en parle : une fois la cession actée, il est trop tard pour y revenir.
Le principe : apporter avant de céder
Plutôt que de vendre vos titres directement à l'acquéreur, vous les apportez d'abord à une holding que vous contrôlez, seul ou avec votre groupe familial (plus de 50 % des droits de vote ou des droits aux bénéfices), en échange de titres de cette holding. C'est ensuite la holding, et non vous personnellement, qui cède les titres de votre société à l'acquéreur. La plus-value constatée au moment de l'apport n'est pas effacée : elle est placée en report d'imposition. L'impôt reste dû, mais seulement le jour où vous céderez à votre tour les titres de la holding reçus en échange, pas au moment de la vente de l'entreprise elle-même.
Le délai de 3 ans, la clé de tout
Si la holding revend les titres apportés plus de 3 ans après l'apport, le report reste acquis sans aucune obligation de réinvestir quoi que ce soit. Mais dans la réalité d'une transaction, l'apport et la cession ont presque toujours lieu à quelques semaines d'intervalle, l'acquéreur ne va pas attendre 3 ans. Si la holding revend avant ce délai, ce qui est le cas le plus fréquent, le report n'est maintenu que si elle réinvestit une partie du produit de la vente dans une activité économique, dans un délai fixé par la loi.
Ce qui change avec la loi de finances 2026
Pour toutes les cessions réalisées par la holding à compter du 21 février 2026, quelle que soit la date de l'apport initial, les règles se durcissent nettement :
- Le seuil de réinvestissement passe de 60 % à 70 % du produit de la cession.
- Le délai pour réinvestir passe de 2 à 3 ans après la vente par la holding.
- La durée de conservation du réinvestissement passe de 1 à 5 ans, ce qui immobilise le capital nettement plus longtemps qu'avant.
Cette dernière évolution est celle qui change le plus la donne en pratique : un réinvestissement mal choisi vous engage désormais pour 5 ans, contre 1 seule auparavant. Ça renforce l'importance de préparer un vrai projet de réinvestissement avant la vente, plutôt que de choisir dans la précipitation une fois les fonds arrivés sur le compte de la holding.
Réinvestir où, concrètement ?
La loi retient quatre types de réinvestissement éligibles : le financement d'une activité opérationnelle exercée directement par la holding, la prise de contrôle d'une société opérationnelle existante, la souscription en numéraire au capital d'une société opérationnelle, ou des parts de fonds de capital-investissement (FCPR, FPCI, SLP) respectant un quota d'actifs éligibles. Un point souvent mal compris : l'assurance vie, les SCPI ou un simple contrat de capitalisation ne comptent pas comme réinvestissement au sens de ce texte, ce sont des supports utiles pour la trésorerie qui reste une fois l'obligation de réinvestissement remplie, pas un moyen d'y satisfaire.
Mon avis, sans détour
Je ne recommande jamais l'apport-cession comme un simple outil de défiscalisation, et la loi elle-même ne le permet pas vraiment : sans un vrai projet économique derrière le réinvestissement, l'administration peut requalifier l'opération en abus de droit. Ce montage a du sens si vous avez une intention réelle de racheter une autre entreprise, de financer un nouveau projet, ou de structurer une transmission familiale via votre holding, pas pour repousser une facture fiscale que vous paierez de toute façon un jour. C'est aussi pour ça que ça se prépare des mois avant la signature, pas une fois l'offre de reprise sur la table.