Sur le plateau de Pontarlier ou autour de Morteau, la plupart des exploitations que je croise vivent de la même production : du lait à Comté, transformé en fromagerie coopérative. Ce qui frappe quand on prépare leur transmission, c'est que presque personne ne pense à la scinder en deux sujets distincts : la terre d'un côté, l'outil de travail de l'autre. Ce sont pourtant deux patrimoines, avec deux régimes fiscaux différents, et deux façons de s'y prendre.
Deux patrimoines à transmettre, pas un seul
Dans une exploitation familiale du Doubs, il est fréquent que les terres et les bâtiments restent la propriété personnelle des parents (ou d'un groupement foncier agricole qu'ils contrôlent), tandis que l'activité elle-même tourne dans une société d'exploitation, GAEC ou EARL, qui loue ce foncier par un bail rural. Cette séparation, souvent mise en place sans y penser au départ, change tout au moment de transmettre : ce n'est plus une opération, mais deux, avec chacune son propre levier fiscal.
La terre : une exonération nettement élargie depuis février 2025
Les biens ruraux loués par bail à long terme (au moins 18 ans) ou par bail cessible hors cadre familial, ainsi que les parts de groupement foncier agricole qui en détient, bénéficient d'une exonération partielle de droits de mutation à titre gratuit (article 793 et 793 bis du CGI). La loi de finances pour 2025 a sensiblement relevé les seuils, pour toute transmission intervenue à compter du 15 février 2025 :
- Régime de base (engagement de conservation du bien de 5 ans par celui qui reçoit) : exonération de 75 % de la valeur jusqu'à 600 000 € (contre 300 000 € avant la réforme), puis 50 % au-delà.
- Régime renforcé (engagement de conservation supplémentaire de 13 ans, soit 18 ans au total) : l'exonération de 75 % s'applique jusqu'à 20 000 000 € (contre 500 000 € avant la réforme). Un plafond qui, dans les faits, couvre la quasi-totalité des exploitations familiales du Doubs.
Concrètement, une exploitation qui aurait basculé dans le régime des 50 % dès 300 000 € il y a encore deux ans peut aujourd'hui rester à 75 % bien au-delà, à condition d'avoir anticipé le bon engagement de conservation au moment de la transmission, ça ne se décide pas après coup.
L'outil de travail : le pacte Dutreil, mais pas sans y avoir réfléchi en amont
Les parts d'un GAEC ou d'une EARL sont des parts d'entreprise comme les autres : elles peuvent bénéficier du pacte Dutreil (article 787 B du CGI) dans les mêmes conditions qu'une société commerciale ou artisanale, avec la même mécanique d'engagements de conservation. La différence se joue en amont, sur le choix de la structure :
- Le GAEC n'admet que des associés exploitants (principe de transparence : chaque associé est traité comme un exploitant individuel). Il convient bien à une installation progressive, quand un enfant s'installe aux côtés d'un parent encore actif.
- L'EARL peut accueillir un associé non-exploitant, dans la limite de 50 % du capital. C'est l'outil qui permet à un parent de rester associé, sans plus travailler, le temps de finaliser la transmission à son rythme.
Mon avis : mon rôle commence là où celui de vos partenaires habituels s'arrête
Une famille d'exploitants a déjà, la plupart du temps, un expert-comptable agricole et souvent un lien de confiance avec la chambre d'agriculture. Je ne prétends pas remplacer ce suivi technique de l'exploitation. Ce que j'apporte, c'est la lecture patrimoniale et fiscale d'ensemble : vérifier que la structure du bail colle bien au régime d'exonération recherché, choisir entre GFA et détention directe des terres, articuler la durée d'engagement Dutreil sur les parts avec celle retenue sur le foncier, et faire le lien avec le notaire au moment de l'acte. C'est un travail de coordination, en plus de celui de vos interlocuteurs agricoles habituels, pas à leur place.