Tous les frontaliers connaissent, au moins de nom, la convention fiscale franco-suisse qui encadre l'imposition de leur salaire. Beaucoup moins savent qu'une autre convention, celle qui portait sur les droits de succession, n'existe plus depuis 2015. Ce vide juridique change concrètement la donne pour toute famille frontalière ayant un patrimoine des deux côtés de la frontière.
Pourquoi la succession est traitée différemment de l'impôt sur le revenu
La France et la Suisse avaient signé une convention fiscale sur les successions dès 1953. La France l'a dénoncée en 2014, et elle a cessé de s'appliquer pour les successions ouvertes à partir du 1er janvier 2015. Depuis, aucune nouvelle convention n'a été signée, et la France a indiqué ne pas avoir l'intention d'en négocier une. Chaque pays applique donc désormais son propre droit interne, indépendamment de l'autre, une situation très différente de celle de l'impôt sur le revenu, qui reste encadrée par la convention de 1966.
Le risque concret : une double imposition possible
Sans convention, rien n'empêche la France et la Suisse de taxer chacune, selon leurs propres règles, la même succession, par exemple si le défunt résidait en France mais détenait des avoirs en Suisse (compte bancaire, bien immobilier, capital de 2e pilier non encore liquidé). Les héritiers peuvent alors se retrouver à payer des droits dans les deux pays sur les mêmes biens.
Le mécanisme de correction, et sa vraie limite
La France prévoit un mécanisme d'atténuation, prévu à l'article 784 A du Code général des impôts : les droits de succession déjà payés à l'étranger sont imputables sur l'impôt dû en France, ce qui permet de réduire, parfois d'éliminer, la double imposition. Mais ce crédit d'impôt ne s'applique qu'aux biens meubles et immeubles situés hors de France, les biens situés en France (par exemple votre résidence principale à Morteau ou Villers-le-Lac) restent pleinement exposés à l'impôt français, sans possibilité d'imputer une taxation suisse dessus, si elle existait.
Ce qui est particulièrement concerné
- Un capital de 2e pilier (LPP) non encore liquidé au moment du décès
- Un bien immobilier détenu en Suisse
- Des comptes bancaires ou avoirs financiers suisses
- Une résidence principale en France, pleinement soumise au droit français sans mécanisme de compensation pour une éventuelle taxation suisse
Comment limiter ce risque en amont
C'est un sujet qui se prépare, pas qui se subit après coup. Une assurance vie française alimentée de votre vivant, une donation anticipée en profitant des abattements légaux, ou une réflexion précise sur la localisation de vos avoirs, sont autant de leviers pour limiter l'exposition de votre famille à cette double fiscalité. La qualification exacte du domicile fiscal du défunt joue aussi un rôle déterminant dans le calcul final, un point technique qui mérite d'être vérifié avec précision plutôt que supposé.